La facture arrive ici
Six ans de taxe, zéro mégawatt
Le 9 juillet dernier, en pleine haute saison, une panne majeure frappe le Nord-Ouest du Nouveau-Brunswick. La sixième interruption en dix-huit mois. L’Hôpital régional d’Edmundston s’alimente sur sa génératrice, la plupart des restos ferment. Dans certains secteurs, le cellulaire tombe avec le courant. À Saint-Basile, des résidents perdent le signal et le data. Un ami passe deux heures à travailler dans un stationnement, là où son téléphone accroche encore. Une dame résume : c’est comme ça à chaque panne.
Je n’ai pas appelé personne, j’ai vu ça sur Facebook. Je dois avouer que certains offraient des solutions, le mode avion, redémarrer le téléphone, mais bref.
Le jour même, un restaurateur de la région pose des questions sur la même plateforme : qui couvre les pertes de revenu? Les salaires des employés renvoyés chez eux? La nourriture qui dégèle? Il connaît déjà la réponse, écrit-il : nous. Dans le fil, le maire répond. Il a rencontré la première ministre, le ministre de l’Énergie, la PDG d’Énergie NB. Il se dit aussi frustré que tout le monde. Je le crois.
Il y a de sérieux problèmes d’infrastructure pour approvisionner le Nord-Ouest. Je salue les gens du Haut-Madawaska. La fameuse ligne 70, soixante ans, dont toute la région dépend, est de plus en plus vulnérable. Mais si on prend un peu de recul, le réseau entier du Nouveau-Brunswick est fragile.
La journaliste Gina Miller publiait récemment une excellente vulgarisation du système électrique néo-brunswickois. Ce que j’en retiens : le réseau n’est pas une baignoire qu’on remplit, c’est une balance. La production et la consommation doivent s’équilibrer à chaque instant, sinon le système décroche. Le réseau ne vit pas dans une moyenne annuelle; il vit dans la seconde présente. Et Énergie NB le dit elle-même : dès 2028, la province manquera de capacité pour répondre à la demande durant les pointes d’hiver. Le Québec, notre batterie de secours, annonce ses propres hivers serrés. On a fait quoi pour se préparer?
On a taxé le carbone comme on taxe un vice : rendre le comportement plus cher pour le décourager. Les économistes appellent ça autrement, mais quand la taxe vient avec la morale, moi j’appelle ça un vice. Je pense que le prix du vice devrait financer le remède : le tabac, les hôpitaux; le carbone, les énergies propres. En politique, c’est autre chose. Je ne suis pas naïf.
Six ans de taxe carbone au Nouveau-Brunswick, et l’argent est revenu en grande partie dans les poches des contribuables, notamment en chèques, pour que la taxe survive politiquement. Agréable sur le moment, comme le vice.
Cette taxe est morte en avril 2025, pour des raisons politiques. Bilan : six ans de collecte, zéro mégawatt.
On a aussi pointé du doigt : la centrale de Belledune, 467 mégawatts de puissance sur demande, celle qui répond présente le soir le plus froid de février. La centrale a trente-trois ans et une vie utile jusqu’en 2040.
Ottawa exige la fin du charbon pour 2030 afin de pouvoir atteindre ses objectifs de réduction de carbone. La fin arrivera deux ans après le manque annoncé.
Le plan pour remplacer le charbon : convertir la centrale aux granules noires de bois. La centrale a déjà tourné deux fois à 100 % de granules, les essais ont réussi. La décision finale était promise pour l’hiver 2025, puis pour février, puis pour mai; elle est maintenant annoncée pour août. La fin du charbon, elle, n’a pas bougé. Et la facture de la conversion, personne ne l’a encore montrée. Devinez qui va la payer.
Relisez le paragraphe précédent, deux mots passent vite. Granules noires : pas les granules de bois qu’on a l’habitude de voir, mais du bois rôti à haute température pour brûler comme du charbon. Le plan pour sortir du charbon, c’est du charbon artificiel. Ça ne s’invente pas.
Je sais ce qu’on va me répondre : l’éolien coûte moins cher au mégawattheure. C’est vrai. Plusieurs centaines de mégawatts de vent sont déjà sous contrat, livraison 2027-2028 : c’est signé, ce ne sont pas des promesses. Mais ceci n’est pas un substitut à une centrale qui produit sur demande : une éolienne produit quand il vente. La centrale qui contribue durant les pics de février, elle, n’a pas d’avenir confirmé.
Et si on utilisait des batteries pour stocker l’énergie éolienne? Une image que la journaliste Miller offre dans un second article : ramené à l’échelle d’une maison, ce qu’Énergie NB magasine équivaut à une batterie de camping de Canadian Tire, de quoi garder le frigo et le téléphone quelques heures. Des batteries qui tiendraient la province quatre ou cinq jours sans vent coûteraient, selon ses calculs, dix fois la dette de la société d’État. Personne ne le propose, avec raison.
Un échéancier peut tuer le charbon, mais il ne peut pas faire lever le vent en février.
Mais qu’est-ce qui va nous garder au chaud en février? Énergie NB prévoit une centrale de secours au gaz, approuvée en mai. Le projet de base : 400 mégawatts, au moins 2,8 milliards de dollars aux frais des abonnés, mise en service visée pour la deuxième moitié de 2028, l’année même du manque. On y a ensuite ajouté 100 mégawatts, déjà promis à la Nouvelle-Écosse pour dix ans. L’ensemble a été approuvé à la course : la régie elle-même parle d’une preuve limitée, le vérificateur général note que l’analyse des alternatives est arrivée après la signature du contrat de 25 ans, et l’évaluation environnementale n’est pas terminée. La réponse à la fin du charbon sera donc une centrale au gaz. Énergie NB présente le tout comme un pas vers une énergie plus propre.

Si ce film vous semble familier, c’est qu’il a déjà joué ici. En 2002, Énergie NB a converti Coleson Cove pour brûler de l’orimulsion vénézuélienne : environ 750 millions de travaux. L’accord d’approvisionnement de vingt ans avait été annoncé, mais il n’a jamais été signé : le Venezuela n’a jamais livré. Poursuite de deux milliards, règlement de 338 millions, et des années à brûler du carburant plus cher. Convertir une centrale pour un carburant qui n’arrive pas, on a déjà le reçu.
Aujourd’hui, les granules noires que Belledune brûlerait ne se fabriquent encore à l’échelle commerciale nulle part au pays. Un carburant au futur, encore.
Dans les pays en développement, le réseau électrique est fragile et personne ne le nie. Alors chaque organisme qui peut se le permettre a sa génératrice, et chaque famille a son plan B. Les pannes ne surprennent personne; elles sont dans le budget, dans les habitudes, dans l’architecture. C’est un système honnête sur sa propre fragilité. En voyage, mon plan A est de ne pas prendre l’ascenseur si je peux me le permettre.
Ici, on paie des tarifs de pays industrialisé pour une fiabilité qu’on n’ose pas nommer. Et quand ça casse, l’institution répond au futur : on va adresser, on va étudier, on va investir. Le restaurateur pose sa question, le maire raconte ses rencontres, la chambre de commerce organise une session. Tout le monde fait sa part. Rien ne s’allume.
La différence entre là-bas et ici, ce n’est pas la panne; c’est la prétention. La fragilité avouée produit des génératrices. La fragilité niée produit des rencontres.
La politique fiscale moderne est un phare paresseux : elle concentre sa lumière sur ce qui est immobile et captif. Le foyer du Madawaska, branché au mur, est l’appareil le plus facile à taxer de la planète.
Mais pourquoi on se donne autant de misère? Je ne conteste pas que le climat change. Par contre, je conteste la distribution du sacrifice.
Le climat est mondial. La facture, elle, arrive ici.
On demande au foyer du Madawaska de payer davantage, de remplacer son chauffage à l’huile par une thermopompe et son véhicule par un véhicule électrique. Au plus froid de l’hiver, la thermopompe tire davantage sur le réseau et l’appoint électrique peut embarquer. Puis on demande à ce même foyer de faire confiance à un réseau qui tombe déjà en panne. Pendant ce temps, les grandes puissances protègent leur capacité industrielle, les centres de données ajoutent une nouvelle demande électrique à une vitesse historique, et les plus riches continuent d’émettre à une échelle inaccessible au citoyen ordinaire.
Le problème n’est pas que nous fassions notre part. Le problème, c’est qu’on nous demande de faire le sacrifice à la place des autres.
Réduire les émissions est une chose. Réduire notre propre sécurité énergétique parce que nous sommes les seuls assez disciplinés pour obéir en est une autre.
Il faut vouloir protéger le climat. Une des provinces les plus pauvres du pays a aussi le droit de protéger son économie.
Il ne faut pas être cave.
La taxe est morte. Le charbon est toujours condamné; la conversion qui sauverait la centrale attend toujours sa décision. La ligne 70 attend toujours son tour. Pour le Madawaska : des paroles en l’air, des promesses dans le vent. Et on demande aux gens de la région, citoyens à part entière du Nouveau-Brunswick, de faire confiance au futur, une fois de plus.
Je salue mes amis qui vendent des génératrices à essence. Je vous appelle bientôt.
