On ne devient pas grognon comme ça. Ça prend de l’expérience. La preuve : quand les jeunes grognent, on dit qu’ils chiâlent. Après, on dit d’eux qu’ils n’apprécient pas leurs privilèges. Le grognonnage, ça se mérite.
Très jeune, en présence de mon grand-père maternel, Hector, c’était impossible pour moi d’être impertinent. On ne le disait pas grognon, on le disait « opiniâtré ». Aujourd’hui, on dirait qu’il avait plein de préjugés. Il avait fait ses jugements d’avance sur à peu près tous les sujets. Il avait une opinion sur tout, pis tu pouvais facilement glisser sur sa mauvaise liste. Parle pas de politique. Un mot mal placé : sur la liste. Une voiture noire? Trop salissant, sur la liste.
Il faut croire que son point de vue sur les voitures noires, je le partageais pas pantoute, car dans ma vie, j’ai acheté trois véhicules noirs. Faut noter que je l’ai pas fait de son vivant. Pis je suis d’opinion ferme que sa liste s’est assouplie depuis qu’il la gère du haut-de-là.
Hector avait pas de temps à perdre. Il avait tous ces journaux à lire, ses nouvelles à regarder, et bien sûr voir ce qui passait dans la rue. C'était donc une job à plein temps, avec sa maison qui était plantée devant la polyvalente Louis-J-Robichaud, sur la Main de Shediac. Sa télévision en coin, son Times & Transcript sur la table et la fenêtre d'en avant pour le reste. On disait aussi qu'il lisait l'Allô Police1, pis que le tabloïde était caché sous le couch, de peur que les yeux vierges en visite soient corrompus. Il avait sa propre fenêtre sur le monde.
Il était père de onze enfants, éparpillés dans l’est de l’Amérique du Nord. Lui, il a jamais eu besoin de bouger. La Main, c’était son nombril du monde. Les enfants faisaient la visite dans le salon, pour la plupart insensibles aux critères de la liste. Grand-maman le laissait faire avec ses opinions. En fait, elle les ignorait, jusqu’au moment où ça l’impliquait. Là, c’était l’impasse, pis il avait aucune chance.
Mon grand-père paternel, Wilfred, dit Freddé, restait au Cap de Cocagne. Il était pêcheur de homard, comme son frère André, mon grand-oncle, qui vivait avec eux autres. Oncle André, c'était un vrai grognon, un vieux garçon pis toute. Un homme de peu de parole, vaillant, robuste. Je les ai jamais connus pêcheurs. Ils étaient retraités de la pêche depuis longtemps, les deux. Mais ils ont jamais arrêté de travailler.
Au Cap de Cocagne, la communauté appelait leur maison « la maison blanche ». C’était le pit stop du gossip dans ce milieu rural. C'était une vieille maison construite à la fin des années 1800, pis évidemment assez loin de l'école pour que mon père ait besoin de marcher cinq milles dans la neige. Les Léger étaient déjà au Cap cinq, six générations avant mon père. C’est ce qu’on m’a conté, pis je vais me faire corriger si je me trompe. Mon père était adolescent quand ils ont eu l’électricité. Moi, j’étais adolescent, pis ils avaient encore un party line pour téléphone2.
La maison blanche, c'était le Facebook du temps. Le monde arrêtait, les nouvelles rentraient, le monde repartait avec le gossip. L'Allô Police traînait sur la table de cuisine : le gossip local pis le crime de Montréal à la même place. J'ai regardé ça une fois, pis j’ai compris pourquoi les gens ici avaient peur de la grande ville.
De l’autre clan, Hector, lui, faisait comme s'il était sur Twitter3 avec ses phrases. Des verdicts, pas de conversation. Sa liste, c'était sa liste de blocage.
Du côté de la maison blanche, pourtant, mes grands-parents avaient pas l’air du type gossipeux. Comme moi, j’ai pas l’air du type qui écrit sur Substack.
Je passais mes étés au Cap de Cocagne, de la Saint-Jean-Baptiste jusqu'au début août. On partait toujours avant la pêche du homard dans le sud-est, à mon grand chagrin. Mais on retournait à Montréal juste après les hirondelles, que je voyais se préparer pour le départ sur les lignes électriques.
Moi, j’étais le petit gars de la grande ville qui connaissait tout, pis savait rien. Je me souviens d’avoir demandé à oncle André c’était quoi, le plant qui fleurissait en blanc, sur ce qui me semblait dix rangs ben alignés. « Des patates », qu’il m’a répondu, d’un air découragé. Moi, le p’tit gars qui mangeait de la poutine à Montréal, pis d’la poutine râpée au Cap, je savais pas d’où venait l’ingrédient principal. Pour le monde de la ville, les légumes pis la viande, ça vient du magasin.
Y avait rien de hobby là-dedans. C’était de la subsistance. Pas des gentlemen farmers. Les dix rangs, c’était le manger de l’hiver, gardé dans la cave à patates. Une cave que j’ai jamais eu le courage de visiter. Je m’imaginais attraper une maladie de champignon. Je blague. Un peu.
Un petit aparté : toute ma jeunesse, jusqu’à l’écriture de ce texte, j’ai cru que l’eau chaude du détroit de Northumberland venait du Gulf Stream. Je disais ça à qui voulait l’écouter. En fait, c’est juste que le détroit est pas creux. Vous voyez, j’ai fait mes recherches.
Mon grand-père Freddé, lui, était plus effacé. Il regardait ce qui se passait. Ses oreilles moins bonnes lui donnaient une porte de sortie. Sa femme, ma grand-mère, c’était le contraire : elle pouvait te corriger une situation avec quelques phrases dites en CAPS LOCK. Pis quand le désaccord était sur les faits, elle sortait ses livres. Elle y inscrivait tous les événements, avec la date. Ses captures d’écran à elle.
À la veille de son soixantième anniversaire de mariage, Freddé est tombé en bas du faîte4 de la grange. Pas de la shed. De la grange. Une couple de côtes cassées, il s’est mordu la langue ben correct. Faut être fait tough. Pourquoi il était monté sur le faîte? Parce qu’il fallait. C’était pas pour prendre un selfie.
Mais faites-vous pas d’idée sur le silence d’André pis de Freddé. Le grognon, c’est pas un gars qui parle pas. C’est un gars qui a pas encore parlé. Quand la mood était right, le duo partait. C'était des conteurs incroyables. Ils sortaient l'histoire du skunk dans le poulailler, ou la fois qu'ils ont été à l'église en carriole, pis que le cheval a eu le corps lousse5. Des histoires racontées des milliers de fois, embellies selon le public. Je le sais, j’ai vu la face à ma grand-mère. Un duo qui semblait donner une performance devant cinq cents personnes, mais on était peut-être dix dans la cuisine, à côté du poêle. En passant, je dis poêle, mais c’était une cuisinière au bois. Ma grand-mère se servait presque jamais de sa cuisinière électrique. Pourquoi? Je l’ai jamais su. Je sais que mon frère aîné va me répondre suite à la lecture de ce texte6.
Quand on parle d’un grognon, on tombe dans le cliché. Bon, yé pas encore content. Mais moi, je suis un mélange de tout ça. Je chiâle constructif. J’ai des préjugés pour me sauver du temps. Pis je conte des histoires que le monde a déjà entendues, surtout quand je prends un verre de vin avec mon chum JF, pis qu’il y a un public otage. Demandez à mon épouse.
Le vrai grognon de la famille, lui, s’appelait André.
Facebook pis Twitter ont rien inventé. Ils ont juste changé la plateforme, pis la grandeur de l’auditoire.
Allô Police : le journal des morts violentes que beaucoup de monde lisait, pis que personne admettait lire.
Le party line : une ligne de téléphone partagée entre voisins. Chaque résidence avait son « dring » personnalisé. En décrochant doucement, on pouvait écouter les autres. Ça se faisait, pis ça se savait. Le groupe chat sans que tu sois annoncé.
Twitter s’appelle X maintenant. Who cares.
Le faîte : le sommet du toit. Pis une grange de même, ça monte à 25, 30 pieds. J’ai faite le calcul.
Corps lousse : ça veut probablement dire ce que vous pensez. Sinon, pensez à quelqu’un qui est allé à Cuba pour la première fois.
La réponse du frère aîné : le poêle à bois, c’était pour le pain. Freddé aimait pas le goût quand c’était cuit à l’électricité. Elle faisait la poutine râpée aussi sur le poêle à bois.

