Le cabotinage, ça fait rire les gens
Sur le mimétisme, et le moment où on arrête d'être original
Au CEGEP, j'ai pris un cours de théâtre. Un cours bidon, je pensais. Un jour, en récitant un passage lors d'un exercice en classe, j'ai sorti une réplique du groupe humoristique Rock et Belles Oreilles, une des lignes que j'avais en mémoire.
Je ne me souviens plus de ce que j'ai dit exactement, mais ce n'était pas de moi.
J'ai ri. Mes amis m'ont trouvé drôle.
La prof m'a regardé. Elle avait un franc-parler hors du commun, et aucun sens de l'humour que j'avais réussi à déceler.
André, tu ne seras jamais bon.
Je ne sais pas ce qui est le plus surprenant : que j'aie pris un cours de théâtre, que je ne serais jamais bon, ou qu'une professeure ait dit le fond de sa pensée.
Elle avait raison, mais j'aurais tout de même apprécié qu'elle ajoute quelques mots à la fin, du genre « au théâtre », « en tant que comédien » ou même « en tant qu'étudiant dans un cours de théâtre ». Bref, j'ai fini la phrase pour elle.
J'avais assez de lucidité pour comprendre qu'elle parlait de ma performance. De mon cabotinage. De mes citations de RBO placées dans un cadre où elles n'avaient pas d'affaire. De mes fous rires au mauvais moment.
Pas vraiment problématique, pour le gars en administration des affaires qui voulait faire carrière en finance.
Le passage que je récitais venait d'une pièce où Beckett était un personnage. Vous ne connaissez pas Beckett? Moi non plus, je n'écoutais pas. Je ne me souviens plus du titre, ni de grand-chose. Et c'est peut-être ça le problème. Je cabotinais.
Beckett enlevait tout : le décor, l'action, les réponses. Du moins, c'est ce que ChatGPT m'a dit. J'ai fait mes recherches, quoi, et je ne l'ai pas lu, Beckett.
Voyez ce que je viens de faire. J'écris un texte sur le fait de servir ce qu'on n'a pas digéré, et je sers Beckett sans l'avoir ouvert. Avec RBO, au moins, je connaissais la source. Là, je crédite ChatGPT, qui n'a pas de source non plus. Je cabotine pendant que je vous explique le cabotinage.
Et moi, sur cette scène, je remplissais les silences avec des jokes volées à la télévision.
Beckett enlevait. Je remplissais.
J'ai appris le mot cabotinage en regardant la Ligue nationale d'improvisation, dans les années 80. Là, le cabotinage était une pénalité. L'arbitre donnait un coup de gazou. En résumé, c'est faire réagir la galerie sans contribuer à la scène.
Ma professeure était une arbitre sans gazou. Elle a signalé la pénalité.
Elle avait raison. Le cabotinage, ça ne vaut pas grand-chose. Un rire, un sourire, pour un court moment.
Mais je veux être juste.
Moi, au moins, je savais que c'en était. Je savais que je faisais le clown, que je volais, que je remplissais le temps. Le danger n'est pas là. Il est chez celui qui cabotine en pensant faire de l'art.
Et imiter, c'est normal. C'est même comme ça qu'on apprend. L'enfant répète. Le musicien copie ses idoles. L'apprenti refait les gestes du maître. Personne ne commence original. Le problème n'est pas d'imiter. C'est de ne jamais en sortir.
RBO ne faisait pas que copier. Ils volaient des formes, des registres, des accents, et ils en faisaient autre chose. Beckett aussi, en enlevant tout. Les deux inventaient. Le cabotin, lui, ne fait que refléter. Il prend ce qui marche ailleurs, il lui donne une saveur locale, son accent, et il récolte la réaction comme si elle était à lui.
Mais faire le cabotin, c'est plus facile que jamais aujourd'hui.
Avant, quand je volais une joke de RBO, je volais quelque chose de vivant. La blague avait un auteur. Je savais de qui je la prenais. Mes amis connaissaient la référence. Je répétais le contenu, je ne me l'appropriais pas.
Le mème, ce qu'on appelle un meme en anglais, a rendu ça presque invisible.
C'est une idée qui fut originale une seule fois, recyclée à l'infini jusqu'à ce qu'elle n'appartienne plus à personne. On ne vole plus une blague à quelqu'un. On fait circuler un objet sans parent.
Il y a eu, un jour, une personne qui a eu l'idée. Puis elle a été copiée un million de fois, vidée de son auteur, jusqu'à ce qu'il ne reste que la forme. On déploie la forme. La forme fait rire toute seule.
Et plus personne ne se sent obligé de donner le crédit. Pas par malice. Parce que l'objet du crédit a disparu. On ne peut pas créditer un mème. Il n'a plus de visage.
Avant, le plagiat n'était pas une option. C'était une faute grave, et on le savait. La gêne de copier, c'était le signal qui nous disait ce n'est pas de toi. Le mème a débranché ce signal. On peut maintenant cabotiner par procuration toute la journée, à coup de formes empruntées, sans jamais sentir qu'on emprunte.
Je ne suis pas comédien. Ma professeure me l'a dit, et elle avait raison.
Je ne suis pas essayiste non plus. Pas de formation, pas de titre, pas de permission.
Mais j'écris quand même. Et je me dis que si j'apporte une idée à moi, ce n'est plus tout à fait du cabotinage.
Je me le dis. Je n'en suis pas certain.
Quelqu'un a écrit un post contre un de mes textes. Dessous, deux hommes ont laissé un commentaire.
« Trop passer de temps à étudier Aristote dans un cours de philosophie. »
« Y'en a écrit long, que personne va lire. »
J'imagine qu'ils avaient lu, pour me le dire.
J'écris quand même.

