Le grand tarla a grandi
C’est quoi, devenir un père?
Un homme vend des casquettes sur Facebook.
Trois couleurs alignées sur un dashboard, la rue derrière, une scène qui semble spontanée. Juste un post Facebook sur mon timeline, presque banal, comme on en voit passer tous les jours. Je vois ses posts souvent, un gars que j’ai rencontré une fois. Je ne savais pas vraiment que je ne le followais pas.
Sur ses casquettes, deux phrases brodées.
Never Listen. Be a man.
Il les vend pendant le mois de la santé mentale des hommes, et il les présente comme un cri de ralliement : n’écoute jamais, sois un homme, oublie le bruit, ça t’enlève du pouvoir. Apprends à n’écouter que ton instinct. Le reste n’est que distraction.
Mais quelque chose cloche avant même qu’on ait besoin d’argumenter, parce que la casquette demande à être vue, la publication demande une réaction, les commentaires arrivent, les cœurs arrivent, les gens répondent. Certains approuvent, d’autres rient, d’autres grincent des dents. Même celui qui dit never listen reste là, dans l’écho de ce qu’il vient de lancer.
Et déjà, le slogan est bancal.
S’il fallait vraiment ne jamais écouter, pourquoi publier? Pourquoi vendre? Pourquoi attendre que le monde réponde? Il ne prêche pas le silence. Il fabrique une salle. Il ne coupe pas le bruit. Il choisit le bruit qui lui revient.
Je vois passer certaines de ses publications. Et au lieu de rire, ou de bloquer, je fais la seule chose que ses deux mots interdisent.
J’écoute.
Il n’a pas besoin d’être nommé. Le nom réduirait l’essai. Il en ferait une querelle locale, une attaque, un règlement de compte. Ce n’est pas ça. L’homme est la bougie d’allumage, pas la cible.
Ce qui m’arrête, ce n’est pas un gars qui vend du merch avec un slogan. C’est que le slogan est exactement le contraire de ce que je crois. Une chose vivante reste vivante tant qu’elle reçoit un signal et y répond. La cellule lit son milieu. L’institution saine entend la correction. L’homme aussi, tant qu’il n’a pas abandonné la réception.
Et voilà quelqu’un qui brode sur une casquette l’instruction de refuser le signal, et qui la vend comme de la force.
J’ai déjà entendu cet homme.
En 1993, Yvon Deschamps montait un numéro qu’il appelait Les adolescents. Le grand tarla. Un garçon de quinze ans qui ne parle plus vraiment, qui marmonne, qui répond mal, qui se ferme sur lui-même. Le père parle de lui comme d’un mur. Pire qu’un mur, même, parce qu’un mur, au moins, fait de l’écho.
Toute la salle riait du tarla.
Personne ne se demandait ce que l’ado avait à dire. Personne ne cherchait à décoder le grognement. On riait du jeune qui ne répond plus.
Aujourd’hui, je le réécoute, et je ris encore. Mais ça fait mal. C’est le même monologue. Ce n’est plus le même rire.
Le plus sourd, dans la cuisine, ce n’était peut-être pas le jeune.
J’imagine le jeune aujourd’hui, avec son garage, son établi, ses outils qu’il appelle sacrés. Il n’est plus seulement celui qui marmonnait dans la cuisine. Il est devenu l’homme dans la pièce. Celui qui parle. Celui qui décide quel bruit compte, et lequel ne mérite pas d’entrer.
Le vieux tarla assume maintenant l’autre rôle.
L’incompris est devenu le sourd. Ce n’est pas une accusation. C’est une possibilité humaine. On durcit souvent là où ça a saigné. On peut apprendre que le monde ne nous entend pas, puis finir par appeler notre fermeture de la force.
Deschamps a écrit la première moitié de cette vie.
J’imagine la suite.
Une cellule en santé lit son milieu. Elle reçoit, elle répond. Un organisme en santé fait la même chose. Il ne survit pas parce qu’il coupe le signal; il survit parce qu’il distingue ce qui le menace de ce qui le corrige.
C’est aussi vrai d’un homme. C’est aussi vrai d’une institution. Ce qui reste vivant n’obéit pas à tout, mais ça n’abandonne pas la réception.
Warburg a vu ça il y a un siècle. Une cellule qui n’est plus à l’écoute de son environnement, même si elle a tout ce qu’il lui faut pour continuer son destin, prolifère sans se soucier du contexte. Le signal arrive encore, alarme ou non, il ne commande plus rien.
Et elle ne paraît pas faible. Elle prolifère. Elle résiste. Elle survit là où d’autres meurent. Vue de l’intérieur, elle ressemble à une force.
Quelque chose qu’on ne peut pas briser.
Je ne pose pas cette image sur un homme. Je la laisse sur le geste. Sur la devise. Sur cette petite consigne brodée qui prend la perte de réception et l’appelle du caractère.
Le slogan trahit peut-être son origine parce qu’il lui manque un mot.
La phrase complète n’est peut-être pas never listen.
C’est peut-être you never listen.
Dite par quelqu’un qu’on aime. Par quelqu’un qui a essayé longtemps. Par quelqu’un qui a fini par ne plus savoir comment passer.
On efface le you et on brode le reste.
La plainte devient un commandement. Ce qui nous était reproché devient une marque. Ce qui blessait l’autre devient une preuve de caractère.
Et pourtant, on attend encore la réponse. La publication vit par les réactions. Les commentaires, les cœurs, les partages, les rires, les approbations, les grincements de dents. La salle répond. C’est même pour ça qu’elle existe.
On peut même en venir à vendre la surdité tout en ayant encore besoin d’écho.
Même trou. Autre bruit.
C’est ici qu’il faut lui donner raison, à moitié.
Dans sa meilleure version, never listen ne veut peut-être pas dire : n’entends personne. Ça veut peut-être dire : reste vigilant, ne sois pas une proie.
L’hymne de ma génération disait exactement ça : Fuck you, I won’t do what you tell me. Rage Against the Machine. Une rage contre l’autorité, contre l’uniforme, contre tout ce qui parle trop fort et appelle ça une règle.
Cette rage-là, je la comprends. On a grandi avec cette méfiance. On ne voulait pas se faire dire quoi penser, quoi aimer, quoi devenir. On ne voulait pas être contrôlés. Encore moins dressés. Surtout pas domptés.
Le problème commence quand on finit par croire que toute voix qui nous atteint essaie de faire une de ces trois choses.
La correction. La fatigue de quelqu’un qui t’aime. Une plainte. Un enfant qui essaie de passer.
Quand tout devient du contrôle, on ne refuse plus seulement d’obéir; on refuse d’entendre.
Et ce n’est plus de la liberté. C’est une membrane blindée.
Écouter peut vouloir dire obéir, se soumettre, se laisser dicter sa direction par la peur, par la mode, par la foule, par le bruit des autres. De ça, on a raison de se méfier.
Mais entendre est autre chose.
Entendre, c’est laisser le signal passer la membrane. Le recevoir sans forcément s’y soumettre. Le considérer sans s’y dissoudre.
On n’a pas tort de refuser d’écouter au sens de se faire contrôler.
Le danger commence quand, à force de ne plus vouloir être contrôlé, on ne sait plus comment entendre.
Alors j’essaie de faire ce que personne ne semblait faire pour le tarla en 1993. J’essaie de décoder le grognement.
Je ne nomme pas l’homme, je ne l’expose pas, je ne le réduis pas à sa casquette, je ne viens pas lui dire quoi penser, quoi vendre, quoi devenir. J’essaie seulement de dire : je t’entends.
Pas pour qu’il m’écoute. Pour qu’il m’entende. Une fois. Que le signal passe la membrane une seule fois, et lui appartienne ensuite.
Le fait même qu’il cherche une réaction dit déjà que never listen n’a jamais été vrai. Personne ne vend une casquette à un monde qui n’entend rien. On ne veut pas cesser d’être entendu, et là, on se reconnaît peut-être un peu. On recherche la même chose.
Aujourd’hui, on fête les pères.
Et c’est peut-être là que le texte devient plus lourd. Parce que le grand tarla ne reste pas toujours un adolescent. Un jour, il devient l’homme dans la pièce. Il devient celui à qui un enfant parle. Celui qui peut ouvrir la porte, ou lui apprendre, sans le vouloir, que parler ne sert à rien.
On ne transmet pas seulement ce qu’on dit. On transmet aussi ce qu’on refuse d’entendre.
Pas dans les grands discours. Pas dans les slogans. Pas sur une casquette.
Dans la seconde exacte où quelqu’un nous parle, on peut entendre les mots sans laisser entrer ce qu’ils portent.
Et je ne sais pas, certains jours, lequel des deux je suis.

