Je regarde pas les nouvelles à la TV. Bof. Un ti peu. Des fois, je laisse le poste ouvert sur un canal de nouvelles. Ça décore le vide sonore. Pis entre deux pauses pub, j’pogne des bouts. Ils semblent utiliser le même mécanisme qu’un bon click-bait.
Le bout que j’ai attrapé cette semaine : un écrivain qui a gagné un grand prix pour son « œuvre », pis qui se l’est fait enlever après : l’IA aurait écrit son livre. Au conditionnel. Le temps de verbe du reporter qui accuse pas, mais qui insinue. En anglais, ils disent alleged. Comme un camion qui roule allège : pas de cargaison, pas de charge.1
Ça m’a surpris. L’IA qui publie des livres. J’ai aucune idée comment ça se fait.
Moi, la première fois que l’IA a essayé de réécrire un texte pour moi, j’ai mis un stop à ça tout de suite. Absolument vrai, mais je parle de l’autocorrecteur sur mon téléphone « intelligent ». Insoutenable. Il changeait le sens de mes phrases avec la confiance d’un vendeur de chars. J’embarquais pas dans ce bateau-là.2
En fait, tout ce que j’ai vraiment de besoin, c’est un autocorrecteur pour bien écrire « tout, tous, touts, toux ».3 Pis un autre, pour lire les autres, ceux qui écrivent « ces, ses, c'est, sait » sans conscience. Pis « j'ai manger » à la place de « j'ai mangé », à tous les coups. Leurs mots me font saigner les yeux.4 Maudits sans-dessein.
La solution, Claude l’IA me l’affirme : pour savoir si c’est « tout » ou « tous », faut comprendre la phrase. Qui fait quoi, à qui, combien. L’ancien correcteur, qui aujourd’hui paraît moins intelligent, comprenait rien de ça. Il devinait le mot d’après la fréquence, pis il massacrait avec assurance. Un correcteur qui comprend la phrase, ça prend le même outil que celui qui aurait écrit le livre. Même concept. La différence est pas dans l’outil. Elle est dans le jugement, qui décide où l’outil s’arrête. Pis dans la créativité, qui décide où l’idée commence.
Jadis,5 mon père a ramené un Apple IIe à la maison le 14 décembre 1983. J’avais onze ans. Je m’en souviens parce que c’était le soir de la tempête de verglas, un demi-million de foyers sans courant à Montréal.6 J’étais camelot pour The Gazette à l’époque, et me semble que j’ai livré le journal en patins. Pis le soir, un ordinateur neuf sur la table, pas de courant pour l’alimenter. Un ordinateur, ça vaut rien sans ce qui le fait opérer, incluant l’opérateur. Je l’avais même pas allumé.
Une fois le courant revenu, j’ai passé l’hiver à pitonner dessus. En même temps, à la petite école, le prof d’informatique avait été parachuté là, pour nous initier à la nouvelle ère informatique, à 64K. Je présumais qu’il avait perdu à la courte paille pour se retrouver là avec un si bas niveau de connaissance, moi étant totalement inconscient des prérogatives syndicales. Un prof de je sais plus quoi. En 6e année, j’ai presque pris la relève.
L’outil était rentré dans l’école avant les profs capables de l’enseigner. L’autorité est passée au gamin qui passait ses soirées dessus. Ça se rejoue asteure, avec l’IA dans les classes. Les mêmes profs parachutés, qui souhaitent juste un parachute fonctionnel dans un contexte perpétuel de coupure budgétaire.
Dans l’temps, les jeux, on se les passait sur des disquettes 5¼.7 Copiés, avec la protection enlevée par quelqu’un qui avait trouvé comment. Le FBI nous a jamais trouvés malgré les nombreux avertissements en ouverture de jeu. Mais notez une affaire : personne a jamais mis son nom sur le jeu de l’autre. Copier, c’est pas s’approprier. Un gamin de onze ans savait ça.8
Plus tard, au secondaire, la calculatrice « fancy » qui stockait des formules est arrivée. Les profs avaient deux choix : la bannir, ou faire l’examen en conséquence. Le premier a perdu d’avance, l’outil finit toujours par rentrer dans la classe. Le deuxième a compris. Il fournit la formule, pis il vérifie si tu sais laquelle appliquer. Stocker la formule de l’aire, ça sert à rien si tu sais pas que tu cherches de l’aire ou de l’air.9
J’utilise Google Maps. Pas pour aller au travail, évidemment, j’connais le chemin à force d’y aller. Tandis que pour aller ailleurs, Google est meilleur que moi : moins de fausses routes. Mais tout le monde sait qu’une fausse route peut vous amener à une place meilleure. Du point de vue de l’artiste, c’est ça : aller ailleurs avec intention. Laquelle intention? Demandez-lui. Moi, quand je suis en retard pour le dentiste, c’est pas le moment de jouer à l’aventurier. Mon dentiste valorise pas ça.
Ben oui, j’utilise des outils. Un char, une calculatrice, une pelle, pis Claude. Je mets Claude l’IA dans la liste parce que c’est le seul des quatre qui me propose des affaires. Le char, lui, m’ordonne de m’attacher, m’impose de l’essence pis exige des assurances. La pelle me dit jamais où creuser.
Ce que je peux vous dire, c’est que je travaille plus fort sur une phrase avec Claude que sans. Il arrive que seul, à la troisième version, j’abandonne. Est-ce assez bon? Avec mon autocorrecteur glorifié Claude, je pousse, je pousse, pis je pousse. Il renvoie toujours une autre version, pis la question se pose plus. La fatigue cède avant l’exigence. Pis dire qu’avec les premières machines à écrire, ils ont dû trouver un moyen de ralentir l’écrivain. Le clavier QWERTY.10
Pis je décide ce qui va ou qui va pas. Sauf une fois. Pour vous montrer, j’ai demandé à Claude de choisir lui-même une phrase à insérer, pis je la mets drette icitte, sans y toucher, sans l’éditer. Ben, il a choisi celle-là :
« Quant aux maudits sans-dessein qui confondent « ces » et « ses », je note que la machine ferait la distinction, mais ne saurait jamais faire votre jeu de mots. Il lui manquerait l’intention de se tromper exprès. »11
Bref, ce que je refuse, c’est le plagiat : pas de photo sans crédit, pas de phrase d’un autre sous mon nom. Le monde qui fait le travail, je le respecte.
Après, je suis allé voir l’affaire. Pas à la TV. Pour vrai, avec Google pis Claude, pis ChatGPT.
L'écrivain, c'est Thélyson Orélien. Son roman, C'était ça ou mourir. Prix du roman Fnac (ben oui, Fnac, un Renaud-Bray croisé avec un Best Buy, version française). Pis l'Académie Goncourt l'a sorti de sa sélection.12 Le prix, il l’a pas perdu. Il a été sorti de la course.
Pis c’est pas l’IA qui l’a coulé. Pas directement. Un compte sur X a lancé l’accusation avec un logiciel de détection.13 Ils ont demandé à un logiciel si l'IA avait écrit le livre. Réponse : 94 %. 94 % de quoi, personne a demandé. Le cerveau est fait à 80 % d'eau, dit-on, pis personne a jamais dit que les livres étaient écrits par de l'eau. Le 6 % qui reste, c'est peut-être le temps de mettre du papier dans l'imprimante pis d'aller acheter du toner.
Ça aurait pu finir là. Sauf qu’en fouillant, La Presse pis Radio-Canada ont trouvé une nouvelle14 de 2012 à moitié copiée sur Pauwels pis Bergier, pis un texte d’opinion de 2013 copié sur un journal des Philippines. Erreurs inacceptables, qu’il a fini par dire. Mais pour ce qui est du roman, il défendait les outils pour ses recherches, çà et là, mais pas une phrase de la machine. Calomnie pis hérésie.15
Boréal a ramassé toutes les versions de travail du roman pis a commandé une analyse externe. Pour le défendre. Le 21 octobre, les résultats sont arrivés : des balises d’IA dans les métadonnées de certains documents.16 Le même jour, Boréal a mis fin à la collaboration.
Le gars a pas été coulé par l’IA. Son plagiat de 2012 l’avait déjà mis à la dérive. Combien d’IA il y a dans le livre, Boréal dit qu’on le saura probablement jamais. En fait, c’est pas ça qui compte. Il a juré à son éditeur, plusieurs fois, qu’il avait pas touché à l’IA, pis ses brouillons disaient le contraire.
Quand j’étais petit, les Oraliens nous montraient à bien parler.17 Orélien, lui, nous montre à dire la vérité avant que ça chie.
Je suis pas anti-IA. Je suis anti-malhonnêteté. J’écris ceci avec un cerveau à 80 % d’eau, 1 % en forme de sueur sur le front, et vous me direz si une machine aurait pu l’écrire.
Les brouillons
Allège, c’est un camion qui roule à vide. Ça peut rouler plus vite, mais ça rapporte rien.
Quand j’étais jeune, un gros char, on appelait ça un bateau.
« J’ai de la misère avec tout. » Tout, pronom, invariable. Avec tous, ça voudrait dire tous les gens, pis là je deviens misanthrope au lieu de grognon. Touts existe pas. Pis toux, ça se règle avec un sirop. Je suis pas un ayatollah de la grammaire, le seul que je connais travaillait à Radio-Canada, pis il est à la retraite.
Le truc de la petite école, que tout le monde connaît pis que personne applique : on remplace par vendre ou vendu. « Il a vendu », participe. « Il veut vendre », infinitif. Dix secondes, zéro technologie. Le problème, c’est pas le savoir. C’est l’attention. Pis ça, aucun logiciel vend ça.
Je me demandais à quel moment j’allais pouvoir, de façon légitime, commencer à utiliser ce mot-là quand je raconte mes histoires. C’est fait.
Les 14 et 15 décembre 1983. Pluie verglaçante, grésil, neige fondante. Plus d’un demi-million de clients d’Hydro-Québec sans électricité, pour 36 heures ou plus. La pire tempête de verglas à Montréal depuis l’hiver 1961-1962. Jusqu’à la prochaine, en 1998.
Tout d’abord, je m’excuse : une note à côté d’une fraction, c’est comme si j’avais mis un exposant sous le dénominateur. Je sais, c’est weird. Je divague. La vraie note : si vous savez pas c’est quoi une disquette, l’icône quand vous faites « save », ben, c’est ça.
Pis les programmeurs de l’Apple II se protégeaient pas des enfants. Ils se protégeaient des grosses compagnies. Microsoft a acheté le système qui est devenu MS-DOS à une petite compagnie de Seattle, pour environ 75 000 piasses, sans lui dire que le client était IBM. Le programmeur, Tim Paterson, l’avait écrit en quelques mois. La petite compagnie a fini par poursuivre, pis ça s’est réglé pour à peu près un million. Le gros qui prend le travail du petit. Ça, c’est pas copier. C’est s’approprier.
Celui-là, l’autocorrecteur me l’aurait enlevé. Pis j’en avais pas, de calculatrice. J’ai jamais demandé. J’avais un Apple IIe à la maison, pis ça rentrait pas dans le sac d’école. Personne avait besoin de le bannir. Il pesait trop lourd.
C’est ce qu’on raconte. La vraie version, personne la sait pour sûr. La plus solide : quand on tapait trop vite deux lettres qui se suivent souvent, les tiges se coinçaient, fait que Sholes a éloigné les paires fréquentes. Pas pour ralentir l’écrivain. Pour ralentir ses doigts. Ça revient au même.
Note de la machine : la citation est textuelle. Le grognon m’a demandé de choisir moi-même la phrase à citer. Il n’a pas choisi, il n’a pas retouché. Il a dit oui.
Communiqué de l’Académie Goncourt, 25 septembre 2026, transmis à l’AFP. Le roman est publié chez Boréal au Canada pis chez Grasset en France. Il était dans la première sélection du Goncourt, pis dans celles du Femina pis du Médicis.
Balance ton Claude. L’essayiste Samuel Fitoussi a fini par dire que c’était lui, avec d’autres personnes pas nommées. Leur preuve au départ : un logiciel de détection qui donnait 94 % écrit par une IA.
Une nouvelle, tsé, dans le sens littéraire, pas ce que j'écoute à la TV. La Presse pis Radio-Canada ont trouvé celle de 2012, « Où va le monde », avec des passages pris dans Le Matin des magiciens de Pauwels pis Bergier, pis un texte d'opinion de 2013 copié sur le Philippine Star. La nouvelle de 2012 avait été primée par Radio-Canada. Un autre prix, un autre plagiat.
Le 13 octobre, il a publié un texte intitulé « Ce roman que j’ai écrit », transmis à l’AFP. Les accusations : « une calomnie et une hérésie », ses mots. Il admet des outils « çà et là » pour des recherches sur des idiomes étrangers, pis jure qu’« aucune phrase de ce livre n’a été créée par une machine ». Les plagiats d’avant, « des erreurs inacceptables », il les reconnaît pis s’excuse sans réserve.
Communiqué des Éditions du Boréal, 21 octobre 2026. L’éditeur dit avoir ramassé toutes les versions de travail, commandé une « analyse externe approfondie », pis trouvé « des traces de balises d’IA dans les métadonnées de certains documents ». Il rappelle que l’auteur lui avait assuré, à plusieurs reprises, ne jamais avoir eu recours à l’IA pour la création du roman. (Note dans la note : ça me fait penser à Arrête de boire de RBO, « non non, c’est pas des bobos ».)
Les Oraliens. Radio-Québec, de 1969 à 1972, pis en reprise pendant des années. Deux extraterrestres en costume orange qui faisaient prononcer les enfants comme du monde. En première année, on écoutait ça en classe. Ça, ou Les 100 tours de Centour. Ça a pas marché sur tout le monde.

