Un party au lac, dehors, un samedi soir. On l’avait mis sur le thème années 80. Mets-toi un costume, y va y avoir d’la musique live dans le tapis. Du monde jeune, du monde plus vieux, pis du monde entre les deux. Mais j’ai pas de linge des années 80 dans mes valises.
Pas grave. J’étais ado dans les années 80, je portais déjà des t-shirts pis des bermudas, c’était la mode du temps. Pour moi, la mode a peu changé. Mon linge de tous les jours faisait déjà le costume.
Est-ce qu’il va pleuvoir? Des maringouins, probablement. J’mets quelle bière dans mon cooler? Quoi d’autre que je vais oublier? Plus le temps de ruminer, y fallait y aller.
Moi, un sans-bateau, un chum me ramasse. C’est convenu : je décide pas à quelle heure je pars.
On est le premier bateau à arriver : premier choix de spot sur le quai, pas besoin de se mouiller les pieds. J’entends déjà le band jouer, c’est déjà commencé.
Le jour tombe, la foule arrive. Des costumes partout : Karaté Kid, pis aussi le méchant de Karaté Kid, Wolf of Wall Street, Leisure Suit Larry avec son jacket en paillettes.
Je pensais voir les jeunes sur leurs téléphones. C’est ça qu’un grognon cherche, un jeune la face dans son écran. J’en ai pas trouvé. Ben oui, un téléphone ici et là pour des photos d’archives, pis quelques-unes pour écœurer les absents.
Le duo excellait. Ironiquement, c’était le festival de musique de chambre du lac Baker, pour vrai. Deux gars qui ont appris à jouer dans leur chambre, justement. J’ai eu une pensée pour les parents.
Ah! Une toune de 88, Handle with Care des Traveling Wilburys, celle-là allait perdre les jeunes. Sauf que... le seul qui a lâché la piste, c’est moi. Discrètement, j’ai sorti mon cell pour googler un détail sur Roy Orbison. Personne l’avait demandé. Je l’ai cherché pareil. Lunettes noires, toupet, l’air d’un gars de 70 ans. Mort à 52.
La jeunesse connaissait les tounes, et pas juste les hits. Des vieilles affaires obscures que je croyais juste sur vinyle. Pis quand Mony Mony a joué, y ont crié le boutte entraînant, entre les lignes. Vous connaissez la phrase, celle qu’on répétait pas devant notre mère. Sauf que les jeunes, eux, la criaient pareil.
Cette partie-là, c’est pas écrit dans les paroles sur Spotify. Ça passe d’un party à l’autre depuis quarante ans, de bouche à oreille. Pis eux autres le savaient, au bon moment.
C’est TikTok qui leur a montré la musique, j’imagine. La même app qui devait nous fabriquer une génération de zombies. Un Walkman avec toutes les chansons du monde dedans.
Da-da-da-daa, da-da-da-da-daa. The Final Countdown. Une toune que je hais, pis qui me comptait les minutes avant mon lift de retour. J’veux déjà aller me coucher, pis yé même pas minuit. Les autres dansaient, pis la musique de mon adolescence s’enchaînait.
Pis là, deux jeunes loups que j’ai vus grandir sont venus me voir. Ils avaient acheté deux kegs de la bière de ma brasserie. La bonne.
« André, prends une bière. »
Ma bière était au party avant même que j’arrive. Je le savais même pas. Mais ils l’avaient payée, donc elle n’était plus à moi.
Minuit, l’heure du set carré. Je sais, le monde aime ça. Pas moi. Ça paraît trop que je sais pas danser.
En tant qu’observateur responsable, j’ai dit à un gars un ti-peu plus jeune que moi :
« Tasse-toi mononcle, les jeunes veulent danser. »
Y m’a regardé de travers, d’un œil grognon.
« Mononcle? J’fais pas mononcle. »
Je lui ai dit :
« Ton chum juste à côté, même âge que toi, ben lui c’est un grand-père. Mononcle, c’est la version polie. »
Je pensais être le grognon du party.
J’avais pas le monopole.
Pis, oui, j’ai dansé. J’ai pas pris de selfie pour le prouver.

