L’an passé, je devais déplacer le Toyota Tundra neuf d’un ami. Je devais me faire une place pour passer mon chariot élévateur. Une belle machine neuve, impressionnante, qui débordait de technologie (le truck, pas le lift). Ça sentait le nouveau char, pis le vernis frais qu’on trouve sur les circuits électroniques.
J’embarque. Je dois reculer le truck de deux pieds. Il y a un obstacle à éviter, fait que je garde la porte du conducteur ouverte pour garder un œil attentionné sur mon environnement.
Rien. Le pickup recule pas. Refus. Aucun déplacement possible avec une porte ouverte.
Je croyais que j’étais aux commandes. Je me fais overrider par un algorithme qui fait chauffer le nouveau vernis.
J’étais un peu insulté. Je me sentais en pleine habilité d’effectuer la manœuvre: denied.
Ça m’a fait penser à l’histoire d’un autre ami avec son Tundra tout frais. Il était dans Rivière-Verte1 avec son camion. Comme tout bon conducteur de pickup, il voulait tester son nouveau véhicule dans un trou de bouète bien juteux et brun. Bref, il s’enlise dans l’obstacle de terrain. Ha! Rien là. Équipé d’un Tundra off-road quatre par quatre, il engage le système à quatre roues motrices sur demande.
Rien. Denied. Le véhicule est pas assez stable pour procéder: prière de vous placer sur une surface plane avant de vous déprendre.
Ils sont à veille de nous vendre des couteaux pas coupants, pour prévenir qu’on se coupe.
C’est pas une critique sur les Tundra que j’écris aujourd’hui. Il faut savoir que je suis l’heureux propriétaire d’un Tundra 2016. Je salue en passant les employés d’Edmundston Toyota2.
Mon Tundra à moi: des boutons à roulette, pis le dring dring de ceinture qui arrête après trente secondes si on s’attache pas3. Pourquoi je m’attache pas, vous allez demander. Ça vous regarde pas.
Ok, je sors de ma chronique automobile pour vous parler du cœur du sujet qui me fait grogner dernièrement. Vous me voyez venir, mais je vais vous surprendre.
Je vais être cru: enshittification4 des produits pis des services. L’emmerdification.
Vous vous souvenez des Bougon5, la famille dans le monde imaginaire de François Avard qui vivait du système en le contournant par toutes les craques. Ils m’ont laissé une théorie. Ma théorie du Bougon: ceux qui ont rien à offrir au système sont toujours ceux qui le comprennent le mieux. Parce qu’ils l’analysent pas pour y contribuer. Ils l’analysent pour le contourner.
Le bougon perd pas de temps à chiâler. Il cherche la craque. Il s’annonce pas.
Le grognon, lui, lit le système parce que c’est lui qui le finance. Il chiâle, mais il paye ses factures pareil. Vous voyez, je paye encore le câble. Aujourd’hui, je pointe du doigt la nouvelle tendance du monde corporatif d’être les nouveaux Bougons.
Je m’imagine le board meeting6 où l’exécutif montre un PowerPoint que la business ferait plus d’argent si elle prenait les clients en otage. Fini le niaisage.
Ils analysent pas le client pour le servir. Ils l’analysent pour le contourner. Ma théorie du Bougon, mot pour mot. Sauf que le bougon, asteure, il a des avocats.
La vraie raison derrière les algorithmes des Tundra, pis des autres? La sécurité, peut-être. Mais pas juste la vôtre. Surtout la leur, j’imagine. Un recul porte ouverte qui tourne mal, c’est une poursuite. Un quatre par quatre engagé dans la bouète, pis on est trop dur sur la machine, c’est une réclamation de garantie. Prévenir la bavure à la source, ça coûte rien à programmer. Vous faire confiance, ça, ça coûte un procès. Donc, ils calibrent le char pour le conducteur le plus cave de la flotte7, pis vous héritez des limites conçues pour empêcher celui-ci d’atteindre son potentiel de cavitude. Ça m’amènerait à ma théorie du cave: t’as beau tenter de l’empêcher, il va toujours trouver une autre façon de le prouver. Bref, je m’égare.
Le client peut être des fois une proie facile. Vous voyez, mon album préféré de ma jeunesse, je l’ai acheté en vinyle, pis la cassette, pis le CD, pis l’abonnement Spotify, pis dernièrement... le vinyle.
Le vinyle, au moins, je l’ai voulu. Je suis coupable de contribuer à la folie, je dois avouer.
QuickBooks, eux autres, ils m’ont pas demandé. J’avais le logiciel sur mon ordi. Local, rapide, payé une shot. À moi.
C’est fini, ça. Asteure, c’est un abonnement. Un prix par année. Online.
Ils ont pas amélioré l’outil. Ils ont changé la serrure: j’étais propriétaire, pis ils m’ont forcé à devenir un locataire.
Adobe8, eux autres, ont fait mieux. J’ai fait le free trial d’une semaine, pis j’ai décidé d’y aller un mois de plus payant. Tiens, je vais canceller tout de suite, que je me dis, pour que ça arrête à la fin du mois pis que j’y pense plus. J’avais payé jusqu’au 10 août. Leur écran d’annulation me dit qu’il me reste 26 jours, pis il me les enlève dans la même phrase: votre abonnement va finir immédiatement. Ils ont écrit le rappel pis le vol dans la même boîte de dialogue.
QuickBooks, après Adobe, après Office, après... tout.
Au départ, les grosses compagnies de bière vous donnaient une casquette pour vous convaincre d’acheter leur bière. C’était du marketing. Asteure, la chaîne de restaurants se fait payer pour donner l’exclusivité. Le meilleur produit gagne peut-être. Peut-être pas. Le client, lui, a juste moins de choix.
L’emmerdification commence quelque part là: quand c’est pus le produit qui doit être meilleur. C’est le système autour qui doit vous empêcher de dire non.
Le bougon cherchait la craque dans le système. Eux autres, ils la cherchent dans le client.
On parle des plateformes, mais l’emmerdification touche à toute. Les chars9, les lave-vaisselles, les imprimantes. Ok, je viens de trouver de quoi qui a toujours été merdique: les imprimantes.
Pis là, le boutte le plus fort. Les financiers de la tech10 viennent nous expliquer que l’emmerdification, c’est peut-être nous autres qui l’imaginons. Disons qu’ils prêchent pour leur paroisse. Regardez les chiffres, qu’ils disent. Le monde est encore là. Il utilise encore les plateformes. Il passe encore du temps dessus.
Autrement dit, dans ma langue à moi: vous restez, donc vous devez aimer ça.
Je reste pas avec QuickBooks parce que je suis satisfait. Je reste parce que j’ai des décennies de comptabilité dedans, pis ils ont acheté leurs compétiteurs entre-temps.
Pis si la plateforme vous servait mieux avant, peut-être que c’est juste vous qui avez vieilli. Ils ont même un nom pour ça: le narcissisme de plateforme.
Si vous aimez pas ça, désinstallez. Votez avec votre pouce.
C’est là que j’ai compris jusqu’où ma théorie du Bougon pouvait aller.
Le bougon contourne le système. Le système, lui, a appris à contourner le client.
Pis après, il lui explique que s’il est pas content, c’est probablement parce qu’il est grognon.
Pendant que je chiâlais contre le système, lui, il apprenait à me contourner.
Je paye encore QuickBooks. Faut ben que je fasse ma comptabilité.
Je suis un grognon, pas un bougon.
Rivière-Verte, on dit aller dans Rivière-Varte, un secteur forestier où le monde du Nord-Ouest du Nouveau-Brunswick aime aller se promener pis se loger durant la saison des jeans pis des chemises à carreaux. Ne pas confondre avec aller à Rivière-Verte, un village qui fait maintenant partie d'Edmundston.
Je salue aussi les amis du Violette Motors (Ford), du G & M Chevrolet (GM), Honda, Hyundai, Kia. Edmundston est une petite ville.
Sur le véhicule de mon épouse, le dring dring monte à 120 décibels après douze secondes, pis il appelle la police après vingt-cinq.
Le mot original, enshittification, vient de l’écrivain Cory Doctorow, en 2022. Les Français ont traduit poliment.
Les Bougon, c’est aussi ça la vie! Radio-Canada, 2004 à 2006. François Avard pis Jean-François Mercier. Une télésérie mordante qui a laissé sa marque.
Dans Fight Club (1999), le narrateur travaille pour un constructeur automobile. Sa job: appliquer la formule du rappel. Prenez le nombre de véhicules défectueux, multipliez par le coût probable des règlements hors cour. Si le total est plus petit que le coût du rappel, pas de rappel. Il explique ça à sa voisine d’avion, calmement.
En 2018, des jeunes se filmaient en train de croquer des capsules de savon. Le défi Tide Pod. Du vrai monde, des vraies hospitalisations. Tide a dû mettre un avertissement sur sa boîte: ne pas manger.
J’ai raconté l’affaire de la boîte de dialogue à Adobe sur X, en juillet, capture d’écran à l’appui. Pas de réponse. Le gouvernement américain, lui, les avait déjà poursuivis en 2024 pour leurs frais d’annulation cachés. Dans les documents de cour, un de leurs exécutifs comparait ces frais-là à de l’héroïne pour la compagnie. Son mot, pas le mien. Ça a fini par un règlement de 150 millions, en mars. Ma boîte de dialogue, elle, date de juillet.
GM prévoit se faire jusqu’à 25 milliards par année en logiciels pis services d’ici 2030. Pas en chars. Leur étude dit que vous payeriez 135 piasses par mois pour des fonctions dans un char que vous avez déjà payé. C’est pas de la fiction: BMW a essayé les bancs chauffants à 18 piasses par mois, le matériel déjà installé dans le char. Le monde a viré fou, ils ont reculé. Pis ils ont recommencé avec la caméra 360. Mercedes, eux autres, débloquent de la puissance moteur pour des frais annuels. Le moteur est là. Il attend votre carte de crédit.
Publié par a16z, septembre 2026.


