J’m’avais débranché des nouvelles sur la TV. Débrancher, c’est juste une expression: je paye encore le câble, le forfait minimal premium, semblerait. Je parle donc de l’attention que j’accorde au moyen écran1.
Mais quand les affaires vont mal, faut se rebrancher. Rendu là, je suis old school: les nouvelles, ça se passe sur la TV. Les jeunes diraient plutôt Boomer Adjacent. Bof. Malgré que, vu les annonces qui y passent, la TV semble elle aussi me classer dans le public mature et averti.
N’empêche, il faut être informé, qu’on se dit. C’est un devoir de citoyen, et j’ai vu sur les réseaux sociaux que plusieurs avaient fait leurs devoirs. On se dit ben des affaires.
Fait que me v’là devant les nouvelles.
J’entends le premier ministre, en conférence de presse, insinuer que nos anciens excellents partenaires commerciaux voulaient attaquer les Canadiens français. Après, j’entends l’écho du prétendant premier ministre qui veut voir la preuve.
On est pas dans la même équipe, là là?
Quand j’étais plus jeune, on parlait des spin doctors. Pas la band de two-hit wonder, mais les stratèges en communication: des professionnels payés pour prendre une affaire croche pis la présenter de son bon côté.
Un bon politicien faisait pas de gaffe, il se faisait prendre hors contexte. Les femmes en politique, elles, se faisaient critiquer, peu importe. Un cheveu mal placé, et vlan! Demandez à Hillary, Sheila, Kim, Pauline et les autres.
Bref, on le savait. Tout le monde le savait. Une bonne dose de cynisme nous inoculait contre les choses ridicules qu’ils défendaient. On haussait les épaules, on disait «ben oui, ben oui», pis on continuait à souper.
Le mensonge avait ses limites. Pis on connaissait les limites. En tout cas, c’est de même que je m’en rappelle.
Maintenant, c’est plus pareil. Le politicien à la cravate rouge trop longue devant la caméra te regarde dans les yeux pis il te dit que t’as pas vu ce que t’as vu. Que t’as pas entendu ce que t’as entendu.
À force, tu finis presque par te demander si c’est toi qui es dur de comprenure. Ou si c’est toi qui te rappelles mal.
Moi, jeune citoyen informé, je me rappelais d’avoir regardé CNN pendant la guerre du Golfe. Operation Desert Storm. Planté devant la TV, les missiles, le ciel vert au-dessus de Bagdad. La destruction en boucle. Colin Powell dans son heure de gloire, le General Schwarzkopf en contrôle. C’est le moment qui a mis CNN sur la map, pis j’étais là pour le voir. Après ça, on voyait CNN partout: à l’aéroport, au resto, chez le barbier.
Sauf que non.
Je viens d’y repenser, pis mon beau souvenir tient pas deboutte. En janvier 91, j’étais en voyage de CEGEP en République dominicaine. Un hôtel deux étoiles et quart. Le quart, c’est parce qu’on était à un quart de mile de la plage. On faisait le party avec Ricky Dee2, que personne n’avait invité, mais qui était là pareil. Pis la guerre, elle jouait dans les bars de Sosúa, sur des TV accrochées derrière le bar, au-dessus des bouteilles.
Je la regardais pas. Ben... oui, je regardais. Mais la musique d’ambiance prenait le dessus: BOUM-tcha-BOUM-tcha...3
Trente-cinq ans plus tard, dans ma tête, j’étais assis dans un salon devant CNN. Le montage s’était fait tout seul. Au moins, c’est moi qui l’ai attrapé. Mais vous savez ce que je veux dire.
Fait que là, va falloir que je trouve un autre exemple. Allez-y donc à ma place si vous êtes si fins.
Vous étiez où, vraiment?
Vous regardiez, ou ça jouait dans la pièce?
Pis pendant que je songeais à ça, aux nouvelles, le gars à la grande cravate parlait encore. Ma tête me joue déjà des tours toute seule avec mes souvenirs. Imagine quand toute une troupe est payée pour l’aider. Figurants, décors, mise en scène. Pis quand le boss se fait prendre, il crie fake news4, pis tout le monde connaît sa ligne.
Gilles Latulipe doit se retourner dans sa tombe5.
Je suis tellement tanné du monde qui veut nous gaslighter que j'ai le goût d'aller dans mon char pis filmer ma rage. Avec le détroit d'Hormuz bloqué, ils vont-tu finir par manquer de gaz, ces gaslighters?
Mais me filmer dans mon char? Je voudrais pas me faire accuser de voler le personnage à Patrick Huard6. Je l’ai peut-être fait, mais je le mettrai pas en ligne. J’ai raté mon rendez-vous chez le barbier ce mois-ci.
La vraie raison, chu pas sur TikTok.
Fait que j’ai fermé la TV.
Je voulais me rebrancher aux nouvelles. J’ai fini par douter de la réalité.
Le câble, lui? Je continue de payer.
J’ai rebaptisé ce qui était le petit écran, la TV, en moyen écran. Le portable, plus petit, prend le titre. Le grand écran, le cinéma, demeure, mais ne montre que des films de superhéros.
Ricky Dee: animateur de radio diffusé partout au Québec. Bandana et mèches blondes. En 91, il faisait sauter les subwoofers du Québec en mixant du Technotronic entre deux pubs de cassettes Maxell. À ne pas confondre avec Rick Dees, là ça serait vraiment bizarre.
C’est le beat que je me souviens pis qui jouait tout le temps: Twice My Age, Shabba Ranks pis Krystal. Ne perdez pas votre temps, c’est pas vraiment bon. Pire que Haut les mains.
Fake news: leur safeword. Quand la mise en scène ne tient plus, on change le scénario. Googlez «Sharpiegate».
Ok les jeunes. Le théâtre d’été: des granges, des comédies légères et frivoles, des étés de vacances. Gilles Latulipe en était le roi incontesté au Québec. RIP.
Patrick Huard: humoriste et acteur québécois. Son personnage de Rogatien, chauffeur de taxi grande gueule dans Taxi 0-22, avait déjà perfectionné l’art de sacrer après le monde dans un char.

